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On s’entend dire « Réfléchis un peu ! ». La philosophie consiste à « réfléchir beaucoup », tout simplement. On aime ou on n’aime pas, mais comme pour beaucoup de choses on ne peut pas savoir si on aime tant qu’on n’a pas essayé. Malheureusement, tout le monde n’a pas la chance d’être dans de bonnes conditions pour réfléchir. Quand ça va mal à la maison, quand on a l’impression d’être victime d’injustices impossibles à surmonter, c’est bien normal d’avoir envie de penser à autre chose, et c’est tentant de ne plus réfléchir à rien, de serrer les dents pour profiter au maximum de ce qui se présente, si c’est bien, et pour résister à ce que arrive de pénible, le plus souvent. Mais en fait, tout en serrant les dents, on peut faire fonctionner son cerveau, il n’y a pas de lien entre les deux !

Le mot « réfléchir » s’applique aussi aux miroirs, à tout ce qui renvoie une image, qui reflète la réalité. Ce n’est pas un hasard, c’est parce que le minimum de la réflexion s’appelle la conscience, le fait d’être conscient de ce qui m’arrive – la grande différence entre moi et mes chaussettes, à la base. On peut avoir envie de vivre comme un caillou au bord du chemin (c’est plus poétique qu’une chaussette, disons), sans conscience, mais juste dans les moments où on est complètement désespéré, et normalement ça ne dure pas trop longtemps, on arrive à se raccrocher à quelque chose. C’est la conscience qui se raccroche à quelque chose, on pense à un bon moment à venir, ou un bon souvenir.

Après la conscience, le deuxième élément de ce qu’on appelle réfléchir c’est l’intelligence, quand on connecte plusieurs idées entre elles. Par exemple on se demande comment on pourrait produire des moments de plus grand bonheur et éviter des moments de souffrance, on se demande par où il faudrait passer pour en arriver là, et comment on peut arriver à se motiver pour le faire. Derrière nous, il y a des millions d’années d’évolution, et des milliers d’années de civilisation, qui propulsent nos cerveaux vers des performances extraordinaires dans ce type d’activité. Ce serait dommage de s’en priver.

Réfléchir sert donc à mettre en route la conscience et l’intelligence pour construire sa vie au lieu de la subir. Réfléchir ne demande pas un effort, mais quand même : une fois qu’on a réfléchi la conclusion à laquelle on arrive peut demander qu’on fasse un effort pour passer à l’action. Ce qui pourrait bien expliquer pourquoi certains essaient de ne pas réfléchir, non ?

Le mot grec philein, dans philosophie, veut dire « aimer » au sens de rechercher, être attiré par, et sophia veut dire la sagesse. Est-ce que réfléchir beaucoup sert à devenir « sage », donc ? Tout dépend de ce que veut dire « sage ». Il ne s’agit pas d’« être sage » au sens de : être obéissant, soumis, passif – « Les enfants, soyez sages ! », signifie en général : taisez-vous ! Ni d’« être un sage » au sens de « un grand sage », une sorte de héros, qu’on imagine vieux, et avec une légère tendance à donner des leçons, assez conscient de sa supériorité en tout cas. Il n’existe pas plus de « jeune sage », d’ailleurs, que de « vieille sage », être une femme et être jeune semblent incompatibles avec l’image traditionnelle du sage. (Dommage, j’aimerais bien rencontrer une jeune sage, ce serait quelqu’un de formidable, mais est-ce qu’elle arriverait à être reconnue comme une jeune sage ? Je crains que non, elle aurait plutôt pas mal d’ennuis, je le crains aussi.)

L’idée serait plutôt d’être « plus sage », pas plus que les autres, dans une sorte de compétition, mais plus sage que ce qu’on l’était avant, par rapport à soi donc, progresser en sagesse. Un philosophe de l’Antiquité, Sénèque, disait que le but est d’être un « progressant en sagesse » (ça se dit proficiens en latin), pas un grand sage mais quelqu’un qui essaie de s’approcher de la sagesse, c’est-à-dire de s’améliorer au lieu de se dégrader. On pourrait se demander, en face de chaque adulte, comment il s’est géré philosophiquement depuis son enfance : est-ce qu’il a cherché à s’améliorer ou est-ce qu’il ne s’est soucié de rien, et dans ce cas il s’est peut-être dégradé. Et on peut se rendre compte que réfléchir sert à devenir plutôt ce qu’on a envie de devenir que ce qu’on n’a pas envie de devenir – ce qui est l’idée la plus importante de toute la philosophie, pour moi.

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