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Claudia Senik est professeur à l’université Paris-Sorbonne et à l’Ecole d’économie de Paris (PSE, Paris School of Economics). Ses recherches portent sur un domaine singulier : « l’économie du bonheur ». A force de mesures statistiques, elle a mis en évidence l’existence d’une mélancolie française, d’une inaptitude des Français à se dire aussi heureux qu’ils le devraient!

Extraits d’une interview realisee par Audrey Cerdan/Rue89

A un moment, vous vous demandez si le « malheur français » n’est pas lié à la langue…

Une hypothèse est parfois soulevée : « heureux » ou « happy », ça ne veut pas dire exactement la même chose. Le niveau d’exigence contenu dans le mot « heureux » serait variable selon les langues et expliquerait les différences dans les réponses aux questions sur le bonheur. Du coup j’ai vérifié : au Canada, en Suisse et en Belgique, les communautés francophones ne sont pas toujours, à conditions de vie égales, les plus malheureuses. Donc ce n’est pas purement dû à la langue.

En revanche, j’ai observé que les immigrés qui étaient passés par l’école en France depuis un très jeune âge étaient moins heureux que ceux qui n’étaient pas passés par l’école française. Ce qui me fait penser que les institutions de socialisation primaire formatent les choses assez lourdement.

Quel rôle joue l’école dans la fabrication de la mélancolie française ?

Avec les données dont je dispose aujourd’hui, je n’ai pas pu identifier les facteurs qui façonnent cette mentalité. On manque de données sur le bien-être des enfants. Je partage les conclusions des frères d’Iribarne, qui ont écrit qu’il y avait une contradiction dans le système français entre élitisme et égalitarisme. On dit à tout le monde : il y a égalité des chances.

Mais on a un système super élitiste et unidimensionnel. On demande aux gens d’appartenir aux 5% des meilleurs (mais par définition, tout le monde ne peut pas y être), on les classe, et on considère que seuls le français, les maths et l’histoire comptent. On se fiche complètement qu’ils excellent en sport, en peinture, en musique, en conduite de projets…

Il y a donc très peu de gens qui ont l’impression d’être vraiment au top. Ils se voient comme étant en échec ou moyens. A force d’être éduqués avec cette échelle de 0 à 20, beaucoup finissent par se voir au milieu de l’échelle. L’école française a plein d’avantages, elle produit des gens très bien formés, mais ce n’est pas l’école du bonheur.

On connaît un autre extrême : une école où l’on dit sans arrêt aux enfants « c’est bien », « c’est merveilleux », « c’est formidable », « tu es vraiment génial », « great », « wonderful », « gorgeous »…

Et ça produit quoi ?

Ça produit de l’estime de soi et de la confiance en soi. Précisément la base du bonheur. D’un point de vue rationnel, c’est intéressant de former des citoyens qui ont le courage d’affronter le monde, de prendre des risques, de se lancer en se disant qu’ils vont y arriver.

Votre travail n’est pas encore achevé. Vers quelle interprétation vous orientez-vous ?

Quand on répond à une question sur le bonheur, on a toujours en tête des éléments de comparaison. C’est par rapport à un monde de possibles, à un certain niveau d’exigence. Les Français ont peut-être un niveau d’exigence plus élevé que les autres, ou une nature d’exigence différente.

Une des sources importantes du bonheur, c’est l’anticipation, la capacité à se projeter dans le futur, les projets… Il y a une dimension individuelle, mais aussi une dimension collective. S’inscrire dans l’avenir, cela suppose que l’on adhère au monde tel qu’il est. Si on est dans un pays qu’on ne se représente pas comme étant très dynamique, on n’a pas l’impression de faire partie d’un projet collectif très identifiant. Et cela déteint sur la perception que l’on a de soi-même.

J’ai reçu de nombreux messages de lecteurs de mes travaux qui me disent que le malheur français vient du fait que l’anglais se soit imposé comme langue de communication, qu’on a laissé tomber la francophonie… Il me semble que c’est assez significatif.

Est-ce que les Français se complaisent dans ce malheur ?

Je pense qu’ils sont attachés à un idéal qui ne correspond pas au monde tel qu’il est. En termes un peu psychanalytiques, il y a un bénéfice à cela. On se berce de l’idée qu’on est le pays de l’universalisme, des Lumières, de la Révolution, un grand pays. Ça nous fait du bien, mais après on le paye, on en souffre, parce que ça ne correspond plus à ce qu’est la France aujourd’hui.

Si vos hypothèses sont validées par la communauté scientifique, quelles conclusions devraient en tirer les pouvoirs publics ?

Bouleverser l’enseignement des langues. L’enseignement des langues à l’école aujourd’hui ne participe pas d’un grand enthousiasme pour le monde tel qu’il est. On vit dans un monde globalisé, mais les Français, à 18 ans, ne maîtrisent pas l’outil de communication de ce monde : l’anglais. C’est un vrai handicap.

Cela nous empêche de nous sentir autant citoyens du monde qu’on le devrait. Du point de vue des anticipations dans le futur, ce n’est pas une bonne chose. On devrait passer beaucoup plus de temps, à l’école, à faire autre chose que des maths et du français. Développer d’autres dimensions de la vie.

Ceci dit, j’ai adoré l’école, je suis un pur produit de l’école française, j’étais super compétitive, j’adore être au sommet, mais ce n’est pas généralisable. On peut pas exiger de tout le monde de se concentrer, de rester toute la journée assis sur une chaise quand on est un enfant !

Donner l’impression aux gens, dès le début de leur vie, que la réussite est multidimensionnelle, qu’il y a différentes manières de réussir et qu’elles sont toutes aussi légitimes les unes que les autres serait un grand progrès.

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