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PAR NILS AHL, LE 3 AVRIL 2013

Ce jeudi 4 avril 2013, c’est encore Pâques. Adieu l’œuf, la cloche, le chocolat et l’agneau – Äkta Människor, c’est la série de ce printemps en France. Äkta Människor, c’est à dire « Real Humans » en version internationale. « Vraiment humains » ou « vrais êtres humains » pour une traduction plus littérale. Finement, Arte (qui en diffuse les deux premiers épisodes à 20 heures 50, ce jeudi 4 avril) annonce d’ailleurs un « 100% humain » en sous-titre, plutôt malin. Ces questions de traductions posées, de quoi parle-t-on, cependant ?

D’après-demain, en Suède. La série découpe la société suédoise en plusieurs rondelles (le travail, la famille, les amours, l’enfance, voire la politique, le système social suédois) au prétexte d’une intrigue déjà souvent vue mais rarement aussi bien mise en scène : les robots et le virtuel. Ou plutôt les androïdes, ou cette capacité qu’à l’être humain de multiplier les images de lui-même au point de créer un double au sens quasi propre (en tout cas plus propre que lui, si l’on ose dire). Pour employer le terme qui convient et qui est celui de cette fiction, disons les « Hubots », un mélange de grille-pain et d’humanité, proches en cela des « Cylons » de Battlestar Galactica. Dans un avenir proche, des « Hubots » sont fabriqués en série pour effectuer un certain nombre de tâches parmi les plus rébarbatives et les plus mécaniques : livraison, construction, ménage et courses… mais pas que. On trouve également des Hubots lorsqu’il s’agit de prendre en charge les plus vieux ou les plus fragiles, pour se substituer à la fois aux petites mains, aux petits emplois de service et aux grandes missions du système social…

Les intentions sont bonnes, cependant, et il  y a des Hubots pour tous, quel que soit ses revenus et sa situation : il s’agit de délivrer les êtres humains de leurs charges trop répétitives ou trop mécaniques. Pas assez humaines, si l’on veut. Il s’agit de gagner du temps pour eux ou pour leur vie de famille. Ces nouveaux esclaves n’ont pas le défaut des anciens, semble-t-il, puisqu’ils ne sont pas humains. Semble-t-il. Car comme Battlestar GalacticaÄkta Människor se pose la question de ce qui fait un être humain. Sur un mode fanatique qui rappelle un instant qu’il s’agit aussi d’icônes et d’iconoclastes, un petit groupe d’anarchistes entre même en guerre contre toute la sous-humanité en plastique que représentent les Hubots. L’humanité (la vraie) est irrécupérable : agressive, meurtrière, paradoxale, injuste, assujettie à ses pulsions et à ses passions. Quand des Hubots s’émancipent, c’est justement en cultivant les mauvais penchants de l’homme, ses bassesses, ses raccourcis et ses mensonges. Rapidement, et c’est l’une de ses grandes qualités, Äkta Människor dérange et met mal à l’aise.

Au fil des épisodes, on découvre ainsi de quelle manière d’aucuns pervertissent les Hubots, les transforment en jouets sexuels ou en meurtriers. Gagner du temps devient vite gagner de l’argent, gagner du plaisir, gagner un soupçon de pouvoir ou d’éternité. Prométhée est cependant plutôt laid, ici. Et progressivement, c’est la société qui les a engendrés qui est remise en question : cette fameuse social-démocratie protectrice scandinave, qui surmonte en fait la crise de son modèle en ayant recours à une forme particulièrement subtile d’esclavage – mais d’esclavage quand même ! Une social-démocratie, qui ne veut plus s’embarrasser des plus pauvres, des plus fragiles, voire des petites gens – il y a des Hubots pour cela. Ils sont un nouveau lumpenprolétariat (avec prise USB) qui prend la place de l’ancien. En creux, on devine les interrogations scandinaves sur la place de l’autre, de l’étranger, de l’outsider, au cœur d’un certain nombre de polars scandinaves. Et même pas de polars, d’ailleurs. Réputées (à raison) comme des sociétés remarquablement homogènes, les sociétés scandinaves sont à la fois moderne et frileuses, audacieuses et traditionnelles. C’est ce qui distingue  Äkta Människorde Battlestar Galactica. Si cette dernière est également une série politique, elle ne formule ses critiques que de manière allégorique. La critique de la série suédoise est directe et sans ambiguïté. Et si le sexe occupe une place très importante dans les deux séries, c’est la question de l’hybridation, de l’espèce, de la reproduction, qui est centrale dans Battlestar Galactica. DansÄkta Människor, c’est la question pratique. Aussi subtile soit-elle, la série suédoise ne fait pas dans la dentelle. Sa photographie saisissante, laiteuse, en tons pastel et en surexpositions, est d’une douceur trompeuse. C’est une photographie de conte, d’histoire à faire peur.

Ainsi, déroutante et vertigineuse, Äkta Människor est un conte de Pâques. Mais puisqu’il est un peu question de corps glorieux ou de corps éternel, ici ou là, demandons-nous de quel bois (ou de quel plastic), il est fait.

Cette entrée a été publiée dans Séries.
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