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  La Cigale et la Fourmi

 

La Cigale, ayant chanté

Tout l’été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue.

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la Fourmi, sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu’à la saison nouvelle.

 » Je vous paierai, lui dit-elle,

Avant l’Août, foi d’animal,

Intérêt et principal.  »

La Fourmi n’est pas prêteuse

C’est là son moindre défaut.

–  » Que faisiez-vous au temps chaud ?  »

Dit-elle à cette emprunteuse.

-Nuit et jour, à tout venant,

Je chantais, ne vous déplaise.

-Vous chantiez, j’en suis fort aise.

Eh bien ! dansez maintenant ! « .

Jean de La Fontaine (1621 – 1695)

1) Des animaux qui représentent des comportements humains :

La fable met en scène très classiquement deux animaux. Leurs comportements dont la plupart sont bien ceux de la vie animale (la cigale chante l’été, la fourmi travaille sans cesse, accumule, et cela de manière très organisée ; elle le fait néanmoins dans cette fable de manière très individualiste alors que l’on connaît les comportements collectivistes de ces insectes), sont devenus, en France (et peut-être ailleurs), dans l’imaginaire de plusieurs générations, des archétypes de comportements humains : la dépense et l’épargne, le partage et l’égoïsme, le parasitisme et l’indépendance par le travail individuel, la préoccupation de l’art et celle de l’économie…

2) Une structure signifiante construite sur une opposition :

La fable se construit donc sur une opposition qui, en apparence feutrée, n’en est pas moins radicale : antagonisme entre la cigale et la fourmi et entre deux modes d’existence, deux systèmes de valeurs.

On peut parler également de la confrontation, dans la fable, entre le principe de plaisir et le principe de réalité, théorisés par Freud comme des tendances contradictoires au sein de la psyché humaine et comme des étapes de son évolution, de l’imprévoyance enfantine à la responsabilité adulte. La fin du texte est d’une violence radicale sous son apparente légèreté : ce n’est pas un aimable refus mais une condamnation à mort que prononce la Fourmi.

 » La structure signifiante du texte est l’opposition, non pas de deux  » défauts « , mais de deux modes d’être (…) inconciliables : l’un axé sur le moment présent et sur le plaisir (mais sa logique mène nécessairement à la pénurie et à la mort) ; l’autre, économe, axé sur la production et le souci du lendemain, mais seul assuré de la survie.  »

3) Quelle est la morale de cette fable ?

Justement, sa force est dans l’absence d’une morale explicite, dans l’absence de narration du dénouement ; le texte fait écho en chacun de nous et nous amène à imaginer (la suite et la fin du récit, de l’histoire très concrète de cette cigale et de cette fourmi), à réagir, à réfléchir aux comportements des personnages de la fable, aux nôtres, à celui des humains. Lorsque l’on compare la fable de La Fontaine à celle d’Esope qui en est la source et qui se conclut sur une morale très claire en faveur des vertus du travail, de l’économie et de la prévoyance, l’on ressent bien en quoi l’absence de morale explicite dans le texte du fabuliste du 17ème siècle laisse ouvert le jeu des interprétations, donne une place plus grande à la réception des lecteurs.

La fable d’Ésope (fabuliste grec, VII-Vème siècle avant J-C)

La Cigale et les Fourmis

Pendant l’hiver, leur blé étant humide, les fourmis le faisaient sécher. La cigale, mourant de faim, leur demandait de la nourriture. Les fourmis lui répondirent :

 » Pourquoi en été n’amassais-tu pas de quoi manger ?

Je n’étais pas inactive, dit celle-ci, mais je chantais mélodieusement.  »

Les fourmis se mirent à rire.

 » Eh bien, si en été tu chantais, maintenant que c’est l’hiver, danse.  »

Cette fable montre qu’il ne faut pas être négligent en quoi que ce soit, si l’on veut éviter le chagrin et les dangers.

Alors comment interpréter la morale de cette fable ?

Elle condamne la Cigale à une mort prochaine (déduction que le lecteur doit faire mais qui laisse peu de doute) ; condamne-t-elle pour autant complètement son comportement : préférence donnée à la réalisation immédiate des désirs, valorisation de conduites artistiques, imprévoyance, dépendance et parasitisme ? Elle suggère que seule la Fourmi, grâce à sa manière d’être et à ses valeurs (travail, prévoyance, économie, indépendance) survivra dans la dure lutte pour la vie. La Fourmi est-elle pour autant le personnage positif de la fable ? C’est loin d’être évident ; une Cigale musicienne (c’est d’ailleurs sa nature profonde, sa place dans notre monde) peut séduire davantage ; les comportements de la Fourmi, s’ils montrent une grande finesse, révèlent aussi une grande sécheresse de cœur. Le trait ironique final (que les lecteurs devront  » déchiffrer « ) témoigne à la fois de sa finesse et de son absence totale de générosité, de sa cruauté (ses paroles ne sont rien d’autre qu’une condamnation à mort de sa voisine, terme mis en valeur par la virgule qui le précède).

La Fontaine assombrit encore la figure de la Fourmi en glissant ce commentaire court mais suggestif ( » la Fourmi n’est pas prêteuse ; c’est là son moindre défaut « ).

 

Alors, une fable en faveur de la Fourmi ou de la Cigale ?

Les lecteurs pourront confronter leurs réactions et leurs interprétations du poème, les argumenter en prenant en compte l’écriture de la fable et en reconnaissant l’impossibilité de trancher réellement (si l’on adhère davantage aux valeurs de la Fourmi, l’on ne peut écarter le fait qu’elle condamne à mort la Cigale ; si l’on adhère davantage aux valeurs de la Cigale, l’on ne peut ignorer que ses comportements l’amènent à une forme de parasitisme et à une mort prochaine).

La lecture de l’épitaphe que La Fontaine lui-même a écrit pour sa tombe (Voir outil asssocié) révèle un homme plus cigale que fourmi ; quelques informations sur sa vie montrent également que cela l’a conduit à maintes reprises à des situations de forte dépendance par rapport à des mécènes (situation récurrente de nombreux artistes au 17ème siècle mais également à d’autres époques, antérieures comme plus récentes ; on pense par exemple à la vie de Van Gogh ou celle de Modigliani).

L’épitaphe pour un paresseux (écrite par Jean de La Fontaine pour lui-même)

 » Jean s’en alla comme il était venu,

Mangeant son fons avec son revenu,

Croyant trésor chose peu nécessaire.

Quant à son temps, bien sut le dispenser :

Deux parts en fit, dont il soulait passer

L’une à dormir, et l’autre à ne rien faire. « 

Quels comportements humains ressemblent à ceux de la Cigale et de la Fourmi ? Se sent-on plus proche de la Cigale ou de la Fourmi ?

L’actualisation des apports de la fable amène à réfléchir à nos propres comportements, à nos propres valeurs. Quelles sont nos réactions, aujourd’hui, par rapport aux marginaux, aux artistes désargentés, à ceux qui n’ont pas de travail et qui sont dans la misère, et qui sont bien souvent aussi nos voisins ? Une réflexion sur les valeurs exaltées par nos sociétés industrielles et financières, est également éclairante ; quels sont les modèles proposés aux jeunes actuellement ? Il ne s’agit ni de la fourmi ni de la cigale de la fable mais de cigales (artistes du cinéma, de la chanson, de la mode, du sport, elles chantent, dansent, jouent…) qui gagnent beaucoup d’argent, vivent dans la dépense mais qui aussi accumulent. On peut s’interroger également sur les attitudes, en apparence contradictoires, de la jeunesse en France aujourd’hui : bien souvent, elle semble attirée par la dépense, la consommation de loisirs en même temps que très soucieuse de son avenir, très désireuse de trouver stabilité et sécurité, morale et financière.

 

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