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Et de déclarer lundi 3 juin, au soir de sa victoire : « Cette primaire, c’est la conquête de la liberté. Dans la vie, ce qu’on gagne a infiniment plus de valeur que ce qui est octroyé. Rien ne nous a été épargné. Tout a été conquis. Nous ne devons d’être là à aucun mentor, aucun protecteur, aucun parti, aucune faction. Nous ne devons d’être là à aucun héritage ou adoubement. Ce soir, nous n’héritons pas, nous méritons. »

« Nous n’héritons pas, nous méritons. » S’il n’est pas question ici de nier les qualités de l’ex-ministre de l’Ecologie de Nicolas Sarkozy, l’envie nous vient de réinterroger  le parcours de la fille du maire de Sèvres, petite-fille d’ambassadeur et, paraît-il,lointaine descendante de Lucrèce Borgia,  à la lumière d’Elite Academy, Enquête sur la France malade de ses grandes écoles.

Signé du journaliste britannique Peter Gumbel, l’ouvrage s’interroge sur l’étroitesse de la classe sociale qui sert de vivier aux élites françaises, et l’unicité de leur cursus. Un cursus et un milieu dont NKM, qui vient de souffler ses 40 bougies, est emblématique.

Un destin qui se joue à vingt ans …

Car en France, les grands destins se jouent souvent à vingt ans sur un concours. L’ex- journaliste de Time Magazine Peter Gumbel,  pourtant issu du pays d’Oxford et Cambridge, s’en étonne.

« Le chemin vers les hautes sphères demeure une route en pente raide, semée d’embûches, écrit-il. Elle est même devenue encore plus étroite qu’elle ne l’était il y a vingt ans et passe nécessairement par le système typiquement français des grandes écoles, auquel seulement 5% des jeunes Français ont accès. »

Et de poursuivre : « Et même dans cet univers ultra-sélectif existe une stricte hiérarchie. Deux institutions dominent : l’Ecole Polytechique et l’ENA. ..Les diplômés de ces deux écoles, quatre cents de l’X et quatre-vingts de l’ENA chaque année ne représentent que 0,057% de leur classe d’âge, une part si minuscule qu’on pourrait presque croire à une erreur statistique ». 

NKM illustre à merveille ce cheminement. Pas seulement parce qu’elle est entrée à 19 ans à Polytechnique (promotion 1992), mais parce qu’elle avait préparé son bac au lycée privé catholique Madeleine-Daniélou de Rueil-Malmaison, puis l’X au lycée Louis-Le-Grand, à Paris.

Dans une des (cinq) classes prépas qui comptent (Paris ou Versailles)

Bonne base de lancement : si l’on en croit Peter Gumbel, « l’écrasante majorité de élèves de Polytechnique proviennent de cinq classes préparatoires dont trois sont situées dans les 5e et 6e arrondissements de Paris, celles des lycées Henri IV, Louis-le-Grand et Saint-Louis, tandis que les deux autres, des lycées Hoche et Sainte-Geneviève (dite « Ginette ») sont à Versailles … 

En comparaison, au Royaume-Uni, les cent meilleures écoles du pays ne comptent qu’un tiers d’admis à Oxbridge. » (contraction d’Oxford et Cambridge, les universités d’élite britanniques).

Même constat pour une autre grande école, HEC, auquel la nouvelle revue Au faitconsacre son deuxième numéro (HEC, La nouvelle usine à élites). « Sur les 380 candidats admis lors du concours d’entrée 2012, plus des trois-quarts (78%°) étaient issus de classes préparatoires des lycées d’Ile-de-France ». Sans surprise, on retrouve les mêmes établissements que ceux cités par Peter Gumbel : Henri IV, Sainte-Geneviève, Louis-Le-Grand, Hoche, Stanislas …

Un étroit vivier social

Cet étroit vivier est également social. Si Richard Descoings a laissé un bilan controversé à la tête de Sciences Po qu’il a dirigé de 1996 jusqu’à sa mort en 2012, il a eu le mérite, en créant une filière d’accès pour les jeunes de ZEP, de poser la question de la diversité des parcours.

Autant dire que celle-ci reste encore largement ignorée de la plupart des grandes écoles françaises. Peter Gumbel, qui a également été directeur de la communication de Sciences Po sous Richard Descoings, note qu’à l’ENA, « seulement 12% des parents des étudiants appartiennent à des catégories populaires. » Même constat pour Polytechnique : « Seuls 11% des étudiants de l’X sont boursiers, soit moitié moins que la moyenne des autres écoles d’ingénieurs ».

Quant à HEC, c’est pire encore : Vincent Nouzille, l’auteur de la longue enquête consacrée à l’école dans la revue Au fait, rappelle ce chiffre de la Cour des comptes : « la part des boursiers dans l’ensemble des étudiants n’est que de 7% à HEC. » Il ajoute : « Dans ses classements, le magazine Challenges l’évalue pour sa part à 5% seulement, le plus faible des grandes écoles de commerce, malgré un montant record des bourses distribuées de 3,7 millions d’euros. »

Autant de chiffres qui permettent de replacer le débat sur la fin de la gratuité des écoles préparatoires dans un contexte plus large : celui de l’origine sociale des élèves. Elle est « particulièrement favorisée, puisque 51 % d’entre eux ont des parents cadres supérieurs ou exerçant des professions intellectuelles », soulignait d’ailleurs Vincent Feltesse, député à l’origine du texte (et par ailleurs diplômé de HEC).

Savoir cultiver le réseau de sa grande école

A HEC, la logique de l’entre-soi est poussée jusqu’au bout. D’autant que, parvenu à l’école, le relâchement scolaire serait quasi-total (les étudiants, selon la revue Au fait, ont droit à … douze absences par cours) : l’obstacle du concours franchi, ne compte plus que l’art de cultiver son réseau.

« Or, écrit Vincent Nouzille, ceux qui semblent s’adapter le mieux à ce petit jeu social sont les enfants favorisés des familles parisiennes, souvent héritiers de parents HEC, qui apprennent ainsi à se servir de leurs carnets d’adresse pour faire carrière alors que les élèves issus des prépas de province, demeurés trop « polars » sur les cours et trop isolés, s’en sentent plus facilement exclus ».

La preuve par un ancien qui, certes, a souvent délaissé le campus de Jouy-en-Josas pour les allées de Sciences Po, puis de l’Ena, mais n’a jamais négligé le réseau de l’école: François Hollande.

André Martinez, un de ses poissons pilotes au sein des milieux patronaux, pendant sa campagne, était d’ailleurs son condisciple à HEC, l’école qui triomphe jusqu’à l’Elysée, pour reprendre un titre du Monde du 10 mai 2012.

En dehors des considérations sur l’égalité des chances, quel problème pose désormais ce type de sélectivité et d’entre-soi dans une société mondialisée ? Cette question : pourquoi le système français est-il conçu d’abord comme une machine à sélectionner les 5% d’élèves capables d’intégrer une grande école, au lieu de se soucier d’amener le plus grand nombre à la meilleure formation possible ?  Et pourquoi prendre le risque de mettre à la tête de tous les rouages tant de beaux esprits semblables quand une économie mondialisée requiert désormais inventivité et diversité ?

-> Elite Academy, Enquête sur la France malade de ses grandes écoles, de Peter Gumbel (Denoel impacts, 17 euros)

-> HEC, La nouvelle usine à élites (Au fait, 002, juin 2013, 7,90 euros)

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