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Nous vivons une troisième révolution industrielle

Dominique Lacroix : Michel Volle, vous êtes historien de l’économie, statisticien et spécialiste des systèmes d’information d’entreprise.  Comment interprétez-vous la crise actuelle ?

Michel Volle : Contrairement à des commentaires fréquents, c’est plus qu’une crise économique. Nous vivons une troisième révolution industrielle. Elle comporte la transition douloureuse d’un système technique à un autre.
Je me réfère sur ce point aux travaux de Bertrand Gille et à son Histoire des techniques. Toute la société est profondément bouleversée et les rapports géopolitiques sont en cours de redéfinition.

Au 18e siècle une première révolution industrielle s’est produite, fondée sur les progrès de la métallurgie et l’invention de la machine à vapeur. 

À la fin du 19e siècle, sont apparues deux formes nouvelles d’énergie, l’électricité et le pétrole et le cortège d’inventions qui en ont découlé : moteur électrique, lampe électrique, moteur à essence etc.

 La troisième révolution s’est produite vers 1975 avec l’informatisation.

Les systèmes techniques, vus par Bertrand Gille

L’informatique et les réseaux transforment tellement la vie économique qu’il est utile d’employer un néologisme pour désigner le nouveau paradigme. C’est « l’iconomie ».

Lors des deux révolutions précédentes, fondées sur la mécanisation et la maîtrise de l’énergie, les pays qui n’ont pas voulu ou su s’adapter ont été incapables de se défendre contre les canons anglais. Ils ont été pillés, occupés, humiliés. C’est le cas de la Chine. Avant le 18e, elle avait été la plus grande puissance, un empire et une civilisation riche et inventive. Aujourd’hui, elle est en train de retrouver son rang. D’après Angus Maddison, en 1820, la Chine produisait 33% du PIB mondial et en 1950, elle n’en produisait plus que 4%.

Refuser les apports d’une révolution industrielle, c’est s’exposer au sous-développement, se transformer en proie.

DL : L’automatisation tue l’emploi. Est-ce transitoire ? Si oui, que préconisez-vous comme accompagnement social ?

MV : À court terme, oui, cela pose un problème d’emploi. La population n’est pas préparée. Elle a été formée à des tâches répétitives, manuelles ou mentales. Voyez la crise chez les lawyers américains, les cabinets d’avocats. Ils ne savent plus comment justifier leurs honoraires. Auparavant, il facturaient la recherche de jurisprudence. Maintenant, il existe des logiciels très rapides et efficaces.

Les usines se vident. Ce sont des hangars à robots, enfermés chacun dans une cage de verre pour protéger les passants. Les seuls humains présents dans l’usine sont un superviseur derrière un ordinateur et l’équipe de maintenance.

Où passe l’emploi ? Où seront les emplois de demain me demandez-vous ?
En amont d’abord, dans la conception des produits et des automates.
Et en aval, dans le service au client. Les produits sont devenus des assemblages de biens et de services.
C’est déjà le cas des voitures, par exemple. Auparavant, il fallait de la main d’œuvre. Maintenant, il faut du cerveau d’œuvre.

Nous ne sommes qu’à mi-chemin du processus. Entre 1812 et 1975, il s’est écoulé environ un siècle et demi. De 1975 à aujourd’hui, cela fait même pas un tiers de la période précédente. Ce qui a été réalisé représente epsilon de ce qui nous attend.

Dans leur ouvrage Race Against The Machine, publié en octobre 2011, Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, du MIT (Massuchusetts Institute of Technology), représentent ce phénomène par la métaphore des grains de riz dans le célèbre conte indien de l’échiquier : on pose un grain de riz sur la première case, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième et ainsi de suite en doublant à chaque case. Ils résument : « Nous sommes au milieu de l’échiquier. » Pour le moment, à la case 32, cela fait 170 tonnes, soit l’équivalent de la production annuelle d’une bonne exploitation. À la fin de l’échiquier, on atteint 600 milliards de tonnes, soit mille ans de production mondiale : telle est la proportion entre ce qui a été réalisé et ce qui le sera finalement.

Voyez l’exemple de Faraday. Il a découvert tous les phénomènes électriques et magnétiques que la théorie de Maxwell a expliqués par la suite.  Les deux grandes inventions majeures sont cependant arrivées bien après la mort de Faraday : la lampe électrique et le moteur électrique. Lors d’un changement de système technique, on peut anticiper qualitativement l’ampleur du phénomène par analogie, mais on ne peut pas prévoir exactement la nature des innovations qu’il va comporter.

Certains économistes nient cependant l’importance du phénomène.
Robert Solow, en 1987, a formulé ce qui est devenu célèbre sous le nom de « paradoxe de Solow » : « You can see the computer age everywhere except in the productivity statistics ». C’est-à-dire « Vous pouvez voir l’ère informatique partout, sauf dans les statistiques de la productivité ».
Nicholas Carr s’est fait connaître en 2003 par un article dans Harvard Business Review, intitulé IT doesn’t matter, suivi en 2004 de l’ouvrage Does IT Matter? Information Technology and the Corrosion of Competitive Advantage. Il joue bien évidemment sur les mots avec IT qui signifie à la fois Information Technology et le pronom neutre it, signifiant « cela ». Il pose la question fondamentale : Est-ce que les IT comptent comme avantage compétitif ? Et il répond qu’elles ne sont plus stratégiques dès qu’elles ne sont plus rares.
Robert J. Gordon, autre économiste américain contemporain, ne croit pas au rôle de l’informatique dans la productivité et la croissance.
Kenneth Arrow puis Paul Romer (1986), en revanche, ont développé des théories de croissance endogène. Dans le modèle de Solow classique, le progrès technique est une « manne tombée du ciel », une variable exogène. 
Pour les théoriciens de la croissance endogène, l’innovation est l’un des quatre facteurs de croissance, avec les rendements d’échelle, les connaissances (ou capital humain) et une action pertinente de l’État.

Joseph Stiglitz s’est plutôt intéressé au rôle de l’information dans l’analyse des marchés. Il a critiqué le modèle de concurrence pure et parfaite qui suppose que tous les participants à un marché ont une information parfaite, gratuite et immédiate. Ses travaux sur la théorie de l’asymétrie d’information, avec Michael Spence et George Akerlof, leur ont valu le Nobel d’économie en 2001.

DL : Si on ne peut pas retrouver le plein emploi, que pensez-vous de modèles comme le revenu de vie ?

Le revenu de vie a reçu de nombreuses appellations, revenu de base, revenu citoyen ou allocation universelle, en anglais Basic Income etc. Des réseaux mondiaux de ses promoteurs se sont organisés, par exemplerevenudebase.info ou, en anglais, Basic Income Earth Network (BIEN).

Il s’agit d’un revenu inconditionnel, versé dès la naissance et cumulable avec tout autre revenu. Ses promoteurs prennent acte de la mutation socio-économique d’un monde informatisé qui, selon eux, ne peut ni ne cherche à assurer l’emploi des humains.
Note DL

MV : Je crois qu’à long terme, c’est-à-dire dans 20 ou 30 ans, on peut retrouver le plein emploi. Toute économie parvenue à la maturité utilise la totalité de la force de travail disponible. Mais les auteurs ne sont pas unanimes sur ce point.  Brynjolfsson et  McAfee, eux, ne voient pas venir d’équilibre.
En France, en 1812, les deux tiers de la population travaillaient dans l’agriculture. Ils étaient encore 33% en 1939. Jamais on n’aurait cru alors que l’agriculture puisse un jour fonctionner, comme aujourd’hui, avec 3 à 4% de la population sans que cela ne mette le plein emploi en danger.
Donc, non, le revenu de vie n’est pas intéressant de mon point de vue. Je reconnais que la transition est compliquée mais ce n’est pas sur elle que je focalise mon attention : je tente de modéliser la structure cible de l’économie, que je nommeiconomie. Je laisse le souci de la transition à des personnes plus compétentes que je ne le suis, il est d’une grande complexité.

DL : Pensez-vous que la France est à la traîne, dans cette révolution ?

MV : Oui, la France est en train de rater le coche.

Ce n’est pas faute de parler du « numérique ». Mais justement, ce vocable fait oublier l’essentiel. On parle beaucoup des effets médiatiques et culturels de ces mutations. On parle des problèmes de la presse, notamment. Mais presque jamais on n’évoque les effets sur le système productif.
Les politiques français ne connaissent pas les entreprises.
Or les chiffres européens sont clairs. La France a 5 fois moins de robots que l’Allemagne et 2 fois moins que l’Italie. De plus, le parc français de robots a vieilli. En France, la durée de vie des robots est de 20 ans, en Allemagne, elle est de 10 ans.
Quand on discute de système d’information avec des dirigeants d’entreprise français, on entend très souvent : « L’informatique coûte trop cher. ». On en a un exemple avec Henri Proglio à la tête d’EDF. La seule consigne donnée à son DSI (Directeur des systèmes d’information) a été : « Diminuez le coût de l’informatique. » C’est exactement l’opposé de ce qu’il faut faire. Une informatique modernisée rend l’entreprise plus fluide, permet d’améliorer la relation client, de mieux la documenter.
En France, peu d’économistes traitent ce sujet et les dirigeants de la politique et de l’économie n’y comprennent pas grand chose.
Il existe heureusement quelques exceptions comme Henri de Castries, le président du groupe Axa, ou Laure de la Raudière, député UMP d’Eure-et-Loir. Mais elles sont trop rares.

À suivre : Capitalisme héroïque ou maffieux ?

Diplômé de l’École polytechnique et de l’ENSAE (École nationale de la statistique et de l’administration économique), Michel Volle est docteur en histoire économique.
Administrateur de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), il a été alternativement chercheur et chef des divisions Statistique des entreprises et Comptes trimestriels. Il a enseigné l’analyse des données à l’ENSAE et au CEPE (Centre d’Études des Programmes Économiques) de 1973 à 1982.
Après un passage au cabinet d’Anicet Le Pors, ministre de la fonction publique, il a organisé en 1983 la Mission Économique du CNET (Centre national d’études des télécommunications) avec François du Castel et Pierre Musso. Puis il a créé, dans les années 1990, les entreprises Arcome et Eutelis, spécialisées dans la conception de réseaux d’entreprise et de systèmes d’information.
Il a contribué à l’organisation de la maîtrise d’ouvrage du système d’information de plusieurs entreprises, notamment Air France avec Christian Blanc et l’ANPE (Agence nationale pour l’emploi) avec Michel Bernard, et participé en 1997 à la création du Club des maîtres d’ouvrage des systèmes d’information dont il est président d’honneur.

Ses principaux ouvrages :
Prédation et prédateurs, Economica, 2008
De l’Informatique – Savoir vivre avec l’automate, Economica, 2006
e-conomie, Economica, 2000
Économie des nouvelles technologies, Economica, 1999
Analyse des données, Economica, 1997

Depuis août 1998, il publie ses travaux et réflexions sur le site volle.com.
Il est coprésident de l’Institut Xerfi.

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