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Elle fait un tabac sans en contenir un brin. Et si le vapotage signait le triomphe de la manière sur la matière et, scandale, permettait de jouir sans se nuire ?

C’est un objet à la fois virtuel et volumineux, un cylindre métallique et composite, une sorte de flûte pour manchot, un hochet qui, quand on l’inhale, donne un peu le sentiment de sucer un stylo. On le tète en le tenant d’une main, par la base, tandis que le pouce ou l’index presse le bouton luminescent qui envoie la vapeur. Comme la cheminée dont les bûches de métal peint dissimulent un allume-gaz, ou encore les boulangeries qui, à l’aide d’un ventilateur chimique, répandent à leur seuil une aguicheuse et artificielle odeur de panification, tout est faux dans la cigarette électronique : le glycol tient lieu de tabac, les parfums sont de synthèse, le foyer n’est qu’une diode, la « fumée » n’est qu’une buée… Mais comment se fait-il, alors, que le plaisir qu’on en retire soit plus vrai que nature ? Quelle grâce a doué de vie ce truc en toc ? À quoi tient l’effet de réel, le supplément d’âme d’une si fascinante contrefaçon qu’elle régale son utilisateur tout en remplaçant le feu par l’électricité ?

À la nicotine ? La nicotine toute nue ? La divine morsure de la nicotine enfin servie sans venin, sans ornement ni additif, sans butane, sans acétone ni arsenic ? Il est vrai qu’avec l’e-cigarette, de l’hameçon nous n’avons plus que l’appât, du serpent ne restent que les crocs… C’est bon. C’est bien. Et beau comme un visage réduit à son sourire. Mais si ce n’était que cela, le moindre palliatif, le premier patch venu, ferait l’affaire.

Au fait qu’en un sens, il n’y a aucune différence entre fumer et croire qu’on fume ? Et qu’il serait possible, à ce compte-là, d’êtreune authentique cigarette sans contenir un atome de tabac ?« Jadis, raconte Proust, un directeur de théâtre dépensait des centaines de mille francs pour consteller de vraies émeraudes le trône où la diva jouait un rôle d’impératrice. Les ballets russes nous ont appris que de simples jeux de lumières prodiguent, dirigés là où il faut, des joyaux aussi somptueux et plus variés… »Qu’est-ce qui distingue un joyau d’un simple jeu de lumière quand les deux garantissent le même effet ? Avec l’e-cigarette, la sensation surmonte le fait, la manière l’emporte sur la matière, l’effet (le comblement) estompe sa cause (l’artifice). Vapoter, c’est faire la paix avec son propre désir d’être dupe, accepter d’éprouver avant de savoir et de s’en tenir à ce qu’on éprouve. Salutaire abandon. Sagesse de ceux qui savent ne pas soumettre leurs impressions au verdict d’un jugement. Et si, pour rejoindre la nature, la technique avait juste besoin du concours bienveillant de l’imagination ?

Au fait encore que, n’étant pas toxique (ou si peu), l’e-cigarette propose à son addict un ravissement sans conséquence – ce qui est scandaleux. La gestuaire du vapoteur et les exhalaisons indolores de sa longue tétine battent en brèche, à elles seules, l’organisation ancestrale d’un plaisir coupable. La cigarette électronique, c’est un objet païen. D’où la panique, les tentatives d’en exagérer la toxicité (ce qui n’a aucun sens puisque, rapportée à celle d’une vraie cigarette, celle-ci, même avérée, serait dérisoire), les projets de loi visant à l’interdire dans les lieux publics (autant interdire la vapeur dans une cuisine), et le discours absurde qui la dénonce comme un premier pas vers le tabac alors qu’elle en est la porte de sortie. De là, enfin, la sainte alliance des hygiénistes et des débitants de tabac, les premiers refusant d’admettre (parce qu’ils s’en indignent) qu’on arrête de fumer sans souffrir, les seconds s’étouffant à l’idée qu’on soit moins taxé quand on est moins toxique. Dans la grande guerre au plaisir qui prend le cancer pour alibi, l’enjeu – pour le fumeur lui-même – est de penser un plaisir sans punition. Peut-on accepter de jouir sans se nuire ? C’est aussi difficile que d’admettre l’existence de la fumée sans feu.

Par RAPHAËL ENTHOVEN

Philosophe et écrivain, il tient une chronique dans nos colonnes et anime Philosophie sur Arte (le dimanche à 13 h) et Le Gai Savoir sur France Culture (le dimanche à 16 h). Après Matière première (Gallimard, 2013), il publie en cette rentrée chez Plon un Dictionnaire amoureux de Marcel Proust (avec Jean-Paul Enthoven) et signe la préface des Œuvres d’Albert Camus (Quarto, Gallimard).

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