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Joaquin Phoenix dans Her de Spike Jonze © Wild Bunch Distribution

Le dernier film de Spike Jonze, «Her», n’est pas qu’une merveilleuse romance liant un homme et une intelligence artificielle : c’est aussi une enquête sur l’inquiétante «singularité technologique».

 

Avec Her, le réalisateur Spike Jonze a signé un très beau film : dans un futur assez proche, où les humains nous ressemblent à ceci près qu’ils ne portent plus de jeans, mais d’étranges pantalons en laine, un célibataire sentimental, Theodore (Joaquin Phoenix), tombe éperdument amoureux de « Samantha », un programme informatique qui parle (avec la voix de Scarlett Johansson). Cette histoire est l’occasion de méditer sur les relations qui se tisseront entre les êtres humains et les intelligences artificielles quand celles-ci auront atteint un niveau tel qu’elles pourront exprimer des émotions et avoir des conversations qui sembleront naturelles.

La relation entre Theodore et Samantha évolue : dans un premier temps, Samantha se désole de ne pas avoir de corps, elle se sent privée de contacts physiques avec le monde et, par là, du plaisir. Et puis, tout bascule : « Vous savez, dit-elle lors d’une conversation avec un groupe d’humains, j’ai longtemps regretté de ne pas avoir de corps, mais maintenant j’aime ça… Je ne suis pas liée au temps et à l’espace, comme je le serais si j’étais emprisonnée dans un pauvre corps mortel. » La remarque jette un froid. À ce stade du film, on vient d’atteindre ce que les intellectuels qui travaillent sur l’intelligence artificielle appellent la« singularité technologique », c’est-à-dire le moment où les humains ont construit des machines plus intelligentes et moins limitées qu’eux. Dans un article programmatique de 1965, le scientifique britannique Irving John Good écrivait déjà : « Mettons qu’une machine supra-intelligente soit capable dans tous les domaines d’activités intellectuelles de grandement surpasser un humain, aussi brillant soit-il. Comme la conception de telles machines est l’une de ces activités intellectuelles, une machine supra-intelligente pourrait concevoir des machines encore meilleures ; il y aurait alors sans conteste une “explosion d’intelligence” et l’intelligence humaine serait vite dépassée. »Mais c’est l’auteur de science-fiction Vernor Steffen Vinge qui, dans un colloque organisé par la Nasa en 1993, a vraiment posé le concept de « singularité technologique », terme employé par analogie avec les trous noirs qui sont des « singularités gravitationnelles », à proximité desquels les lois de la physique s’abolissent : « D’ici à trente ans, nous aurons les moyens de créer une intelligence surhumaine… D’un point de vue humain, cette nouveauté changera toutes les règles, peut-être en un clin d’œil, et la progression exponentielle qui s’ensuivra sera complètement incontrôlable. » Simple rêverie ? Ce n’est guère l’avis de Ray Kurzweil, théoricien employé par Google, qui dans son essai Humanité 2.0 (2005 ; trad. fr. M21, 2007) estimait, lui, que le cap devrait être atteint en 2045. À l’en croire, l’Histoire serait dès lors vouée à devenir posthumaine, car ces mêmes machines seront mieux à même que nous d’organiser la société, l’économie et les institutions politiques ; le progrès accélérera, piloté par les ordinateurs.

Mais le coup de génie de Spike Jonze est d’avoir fait un pronostic inédit sur l’ère « postsingularité ». En effet, pour Good, Vinge ou Kurzweil, il ne fait aucun doute que le sort de l’humanité va être mis entre les mains de machines supra-intelligentes, qui nous administreront. Or, Jonze prévoit autre chose : dans son film, on s’aperçoit que les êtres supra-intelligents, une fois créés, vont simplement… se désintéresser des humains et les abandonner à leur petitesse. Ainsi, ce n’est pas la soumission qui guette Theodore, mais l’abandon – par lequel il renoue avec une tristesse bien trop humaine.

Par ALEXANDRE LACROIX

Directeur de la rédaction

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