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LE CERCLE. Les « MOOC » sont à la mode, toutes les universités et les écoles s’y mettent : « Si t’as pas ton MOOC, t’es un bolos… » Que restera-t-il des universités et des grandes écoles quand tous les savoirs seront disponibles en libre accès sur la toile ? Comment témoigner du fait que l’on vient de quelque part, si la possibilité d’être partout est offerte ?

Toutes les universités américaines, les plus prestigieuses, Stanford (*), MIT, Harvard… se sont mises aux MOOC. Entendez « Massive Open Online Course » ou bien l’occasion de diffuser au monde la sainte parole scientifique via les outils numériques. Les MOOC sont à Stanford ce que la bénédiction urbi et orbi est au Vatican : l’occasion de distribuer la sainte parole chez soi et au monde.

Internet permet de toucher le plus grand nombre, de diffuser le savoir et d’asseoir ainsi la notoriété internationale des établissements. On répertorie deux types de MOOC, l’un est dogmatique, proche du cours en amphi, l’autre est collaboratif, permettant de fédérer les apprenants autour de plateformes où chacun, professeurs, apprenants et tiers s’enrichissent autour de thématiques communes.

Internet, l’hyper-interactivité ou bien l’occasion d’interagir avec le savoir, ou celui qui le représente, la mondialisation, et enfin la puissance en terme d’image et de notoriété de certains opérateurs vont effectivement rebattre les cartes. Tous les cours des plus grandes universités, tous les savoirs, ceux des plus grands savants, des plus grands professeurs, vont être en ligne, disponibles au monde entier, et peut-être disponibles à des prix dérisoires. Un nouvel impérialisme du savoir est peut-être en train de se mettre en place en même temps qu’un nouvel ordre économique.

Les meilleures universités, les plus riches peut-être, font faire les meilleurs MOOC dispensés par les meilleurs professeurs et ainsi concentrer les savoirs et leur diffusion. En terme économique, la période est propice, au moment où les universités américaines doivent revoir leur modèle. La bulle financière constituée par l’endettement des étudiants outre-Atlantique devient problématique.

Les Américains les plus modestes n’ont plus accès à l’enseignement supérieur, les classes moyennes mettent 25 ans à rembourser les frais de scolarité. L’université est devenue inaccessible et sa vocation à assurer sa mission de diffusion des savoirs devient trop sélective. Son financement repose sur la dette contractée par les étudiants. Quid si d’aventure le marché du travail ne permettait pas de les embaucher tous. Trop chère, l’université outre-Atlantique n’a le choix que de conquérir de nouveaux marchés, plus globaux.

Les écoles françaises se mettent bon an, mal an, au « MOOC.fr ». On sent le bon filon. On trouve même des MOOC pour faire des MOOC. Ils fleurissent sur la toile, difficile encore d’y voir des stratégies claires de la part des établissements sinon celles de suivre le mouvement, la tendance et ainsi éviter l’écueil d’être considérées comme une structure du passé. Les discours sont encore confus sur l’intérêt des cours en ligne et les stratégies suivies.

On se souvient des expériences menées en France, il y a près de 20 ans, avec les vidéos qui devaient suppléer voire remplacer les professeurs. Elles n’ont servi qu’à accompagner les cours, sans substituer le maître, pour finalement être plus ou moins abandonnées au profit du livre. Le même livre que l’on retrouve aujourd’hui sur les tablettes. Le maître n’a pas disparu, le livre non plus, les vidéos si !

On aimerait un directeur d’école affirmant la création d’une « école sans mur » où les étudiants ne viennent plus en cours, mais suivent les programmes depuis le lieu géographique où ils se trouvent, une vraie rupture pour un vrai projet. Mais alors, comment justifier là où l’on est, là d’où on vient ?

Ce modèle existe : l’université turque Anadolu d’Eskisehir – ville de 40 000 habitants – revendique tous les ans 1 million d’étudiants en business répartis sur toute la planète. C’est peut-être la plus grande université du monde. Une université sans mur, tel est le modèle, les étudiants ne se côtoient pas, mais faut-il le faire quand il s’agit d’acquérir des savoirs académiques.

La science est universelle, l’enseignement de la gestion l’est devenu, et les efforts faits par les « business schools » à modéliser le marketing ou le management, font qu’ils s’enseignent en MOOC comme les autres disciplines scientifiques. La substitution de l’expérimentation par l’académisme, la fin du travail en ateliers et petits groupes rendent les écoles perméables à l’enseignement via les plateformes multimédias pour une grande partie de leurs enseignements.

On voit bien l’intérêt immédiat, diffuser au plus grand nombre serait l’occasion d’avoir des amphis virtuels de 1 000, 10 000, voire 100 000 étudiants… et l’occasion d’avoir une vitrine internationale sous réserve d’une langue vernaculaire d’enseignement compréhensible par le plus grand nombre. En France, faire des MOOC dans la langue de Molière, c’est obérer immédiatement la portée universelle des messages, sauf à en faire un argument politique, culturel et identitaire.

Mais les sciences universelles ne sont pas le meilleur viatique à une diffusion culturelle. Il existe certes une école française de la mathématique, néanmoins la mathématique est universelle. S’il s’agit de mutualiser les travaux des scientifiques du monde entier, mieux vaut qu’ils parlent le même langage, l’Anglais.

Les MOOC, c’est rendre les meilleurs cours accessibles à tous, alors quand tout est possible et qu’on peut le plus, pourquoi aller vers le moindre. À quoi bon, suivre un MOOC sur le « Design Thinking » sinon sur la plateforme de la Design School de Stanford puisque Tim Brown (Change by design*…), CEO de IDEO qui en a assuré la promotion, sera à portée de clics. Il est évident que s’il devient possible économiquement de suivre les cours de Harvard, pourquoi suivre les cours de HEC. La concurrence entre les écoles va être exacerbée, d’autant plus vaine que les cours de comptabilité seront identiques, dispensés par des professeurs nourris aux mêmes universités.

La compétition promet d’être féroce pour aller conquérir des parts de marchés d’étudiants, mobiles et « multiconnectés », sauf à les fidéliser par la qualité de l’image du diplôme délivré par les meilleures marques. Aujourd’hui, la capacité des MOOC à fidéliser est dérisoire. On constate un taux d’abandon important. Mais la quête devenue possible du diplôme le plus prestigieux va vraisemblablement infléchir la courbe des abandons en cours de formation.

Le risque est dans la concentration des savoirs vers les plus prestigieux, ceux qui accueillent les meilleurs professeurs, et auront les plus grandes puissances de communication. Les autres devront se spécialiser et renforcer des positionnements pertinents forts et différenciateurs.

Alors la question est posée, que restera-t-il des universités et des écoles qui assurent des enseignements généralistes ? Plutôt que de faire des MOOC, peut-être, il serait souhaitable qu’ils inventent l’école de demain, celle où l’expérience est au cœur de tout apprentissage, celle où l’étudiant devient le maître par le pouvoir qui lui est donné de concevoir et de créer, l’école qui oblige à se réunir, à partager, à travailler autant de la tête que de la main, en petits groupes, en atelier… et où la créativité nous permet d’envisager un monde différent plus responsable, plus vertueux, où la technologie est au service de l’humain, où l’économie à celui du progrès et pas du financier.

« Directeur de L’École de design, je n’ai aucune chance de faire un meilleur MOOC que Stanford et Tim Brown sur le design thinking, en revanche, ce sont dans les ateliers de mon école que les étudiants, animés par nos designers et encadrants, préparent le monde de demain. Les entreprises, celles du XXIe siècle, celles qui feront sens, seront créées dans nos « garages », par des étudiants connectés au monde entier ».

* MOOC : http://fr.wikipedia.org/wiki/Cours_en_ligne_ouvert_et_massif
* « Bolos » : mot utilisé par les jeunes : gros nul, ringard, bouffon… Serait le verlan de « lobotomisé »…
* MOOC de Stanford : http://www.mooc-list.com/university-entity/stanford-university
* « Change by design : How Design Thinking transforms Organisations and inspires Innovation » – Tim Brown

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