Le vote FN, c’est de la détresse et de l’indignation

La fabrique de l’Opinion
Dominique Schnapper : « Les Français ont du mal à admettre qu’ils sont devenus marginaux dans l’histoire du monde »
Le vote FN, c’est de la détresse et de l’indignation
Dominique Schnapper

Sociologue, directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Dominique Schnapper a multiplié les fonctions (dont neuf années au Conseil constitutionnel) et les livres. En digne fille de Raymond Aron, elle analyse la société française en s’interrogeant sur la citoyenneté, le racisme, l’intégration, le travail, l’égalité. Parmi ses derniers livres: Une sociologue au Conseil constitutionnel (Gallimard), Travailler et aimer (Odile Jacob) et tout récemment L’esprit démocratique des Lois (Gallimard), un titre en forme de clin d’œil au grand Montesquieu.

L a démocratie française est-elle en péril ? Pourquoi les citoyens se détournent-ils de plus en plus du vote et de la politique ? La sociologue Dominique Schnapper, ancien membre du Conseil constitutionnel, a analysé ce malaise français dans son dernier ouvrage, L’esprit démocratique des lois (Gallimard).

Selon vous, que signifie le vote Front national des européennes ?

C’est un rejet radical de la classe politique en même temps que l’expression des désirs illimités des Français. Ils veulent toujours plus de bien-être. Ils ont vécu au-dessus de leurs moyens et ils refusent toutes les mesures de rigueur qui s’imposent pour redresser la situation. Les politiques ne leur ont jamais dit la vérité. Il est vrai que dire la vérité et contraindre à la rigueur leur aurait sans doute coûté leur élection. Aucun n’en a eu le courage. Mais maintenant les Français leur en veulent de n’avoir rien fait. D’autre part, la scène politique est organisée par une opposition entre la gauche et la droite qui ne correspond plus aux enjeux réels. Les Français le sentent confusément et ont l’impression qu’on se moque d’eux, ils ne voient plus de raison de voter pour les uns ou pour les autres, alors ils votent Front national pour exprimer leur détresse et leur indignation.

De quand date cette grande défiance des Français ?

Au début des années 1980, avec l’élection de François Mitterrand, il y a eu un rêve, malheureusement fondé sur des illusions : on allait changer la vie, passer de l’ombre à la lumière. Rapidement, il a été clair que la vie n’allait pas changer. Là-dessus, la chute du Mur de Berlin en 1989 a consacré la fin du rêve communiste. On est revenu à la réalité, qui est austère et prosaïque. Mais les Français, à cause de leur héritage révolutionnaire, ont beaucoup de peine à accepter la gestion raisonnable et quotidienne des démocraties. La France a été un pays très politique, avec un fort sentiment de sa supériorité et de sa vocation universelle. Or notre place au Conseil de sécurité de l’ONU ne tient qu’au génie du général de Gaulle qui a réussi à transformer par le verbe la défaite française de 1940 en victoire. Les Français ont du mal à admettre qu’ils sont devenus marginaux dans l’histoire du monde.

Les Français veulent peser dans l’Histoire, mais sont aussi de plus en plus individualistes…

La démocratie par elle-même risque de susciter l’individualisme et l’égoïsme. Cela peut être compensé, comme dans les pays anglo-saxons, par un fort respect des institutions démocratiques et de l’Etat de droit. Ce respect est plus faible en France. Il faudrait faire renaître un projet politique qui réaffirme les valeurs de la démocratie, le sens de l’intérêt général et du dépassement de soi. Comme je suis un vieux professeur, je crois à l’éducation et à l’appel à la raison, mais je ne me dissimule pas que leurs effets paraissent parfois limités.

Y a-t-il eu une panne de la transmission des valeurs ?

Il y a une grande rupture entre la génération comme la mienne qui, même très jeune, a vécu la guerre, et les générations suivantes. Ce que nous apporte la démocratie, avec toutes ses limites, a pour ma génération un sens vécu. Aujourd’hui, nous sommes dans les sociétés les plus libres, les plus tolérantes, les plus riches et les moins inégalitaires qu’on connaisse. Les générations qui nous ont suivis ont sans doute été trop gâtées, grâce au confort matériel, à la liberté politique et à la liberté des mœurs, à la formation généralisée. Elles critiquent justement, au nom des valeurs démocratiques elles-mêmes, un régime qui ne répond qu’imparfaitement aux aspirations qu’il suscite. Mais ces critiques devraient être relativisées en comparant la démocratie aux autres sociétés.

Le niveau des hommes politiques baisse-t-il, ou la politique a-t-elle cessé d’attirer les meilleurs ?

Il y a une crise de la représentation dans toutes les démocraties. Longtemps, les électeurs ont élu des représentants qui étaient « meilleurs » qu’eux. Mais aujourd’hui l’exigence démocratique s’est accrue. De plus, nous avons en France un système de style monarchique, même si c’est une monarchie élective, qui impose aux jeunes qui seraient tentés par la politique des comportements de courtisans qui peuvent rebuter des personnalités dignes. Les jeunes très brillants de ma génération ont fait une carrière académique pour finir professeurs au Collège de France. A la génération suivante, ils sont entrés à l’ENA pour se lancer dans la politique. Maintenant, ils entrent dans les affaires.

Le monde politique est-il corrompu ?

La corruption directe est sans doute limitée. Mais il y a une tendance, chez les hommes politiques les plus en vue, à confondre les fonds publics et les ressources personnelles. Lisez René Dosière… Trop d’argent qui circule risque de corrompre les âmes faibles. Jérôme Cahuzac n’a fait que pousser à l’extrême, et de manière caricaturale, ce trait. Quand le monde politique est corrompu, le modèle se diffuse dans toute la société. Or, la corruption au sens courant du terme peut conduire à la corruption au sens où l’utilisait Montesquieu parlant de la « corruption » possible du principe qui organise un régime politique.

Les citoyens sont-ils devenus des consommateurs ?

Il y a un risque que la société ne soit plus composée de citoyens, mais d’individus recherchant exclusivement leur intérêt personnel et immédiat, en négligeant toute considération de l’intérêt général.

La démocratie participative peut-elle être bonne idée, ou est-ce un gadget ?

Aucun gadget n’est totalement inutile… Consulter les citoyens sur des enjeux de la vie collective entre les élections, pourquoi pas ? Mais à condition qu’il soit clair que la « démocratie participative » complète la légitimité issue de l’élection et qu’elle ne la remplace pas. Le problème, c’est que ceux qui sont présents dans les diverses instances de la « démocratie participative » sont déjà convaincus. Ce sont les mêmes qui votent, les lieux de la participation n’attirent guère les citoyens qui s’excluent eux-mêmes de la vie publique. Cela ne touche pas aux problèmes de fond.

Tout ce que vous dites aboutit-il à la remise en cause de l’élection du président de la République au suffrage universel ?

J’avais voté contre cette réforme en 1962, je la trouvais plus monarchique que républicaine. Mais les Français y sont attachés, c’est le scrutin auquel ils votent le plus. Il n’est pas question d’y toucher, ce serait une révolution ! Reste que le phénomène de cour que nous évoquions en est la conséquence. Il faut ajouter aussi les effets du scrutin majoritaire qui conduit la droite à reprendre des idées du FN, et la gauche à traiter Jean-Luc Mélenchon avec précaution, sans oublier que le parti de Marine Le Pen, avec 20 % des voix, n’est pas représenté au Parlement. Tout cela donne aux Français le sentiment que la scène politique ressemble à un jeu sans signification.

Le fait de parler un français compréhensible est-il une des raisons du succès de Jean-Marie et Marine Le Pen ?

Jean-Marie Le Pen a un grand talent. Sa langue est à la fois classique, avec des phrases qui s’enchaînent, et en même temps très concrète. Ses auditeurs ont l’impression qu’il parle comme eux. Alors que la langue technocratique de nos anciens élèves de l’ENA ou des « communicants » est floue, abstraite et incompréhensible. Marine Le Pen a moins de talent oratoire que son père, mais elle est très intelligente, et elle donne aussi l’impression de parler comme tout le monde.

Pourquoi personne ne dit aux hommes politiques qu’on ne comprend pas toujours ce qu’ils disent ?

Parce qu’ils vivent dans leur monde à eux ! C’est d’autant plus curieux qu’ils font des campagnes électorales, ils devraient donc savoir s’adresser à leurs électeurs. Ils sont devenus tellement prudents, craignant la petite phrase qui tue, et soumis à leurs communicants, qu’ils parlent une langue qui ne dit rien de précis – ce que j’appelle la « patouille démocratique » –, ces discours mous dans lesquels tout le monde peut se retrouver. A court terme, c’est peut-être efficace pour apaiser les conflits, mais, à long terme, cela aboutit à ce que les mots ne veulent plus rien dire.

Nicolas Sarkozy, comme Ségolène Royal, avait-il eu une bonne intuition avec le thème de l’identité ?

Une des dimensions du problème français aujourd’hui, c’est l’absence d’un grand récit qui puisse prolonger le roman national que les Français entretiennent sur leur exceptionnalité. Ségolène Royal l’avait senti quand elle évoquait la « démocratie participative » et l’« ordre juste », et aussi Nicolas Sarkozy quand il a introduit l’identité française dans le débat. L’intuition était sans doute assez juste, mais la manière l’a compromise pour longtemps. On n’invente pas un projet commun par des mots ou un ministère.

Les Français sont-ils mûrs pour un grand discours à la Churchill ?

C’est ma grande interrogation : que se passerait-il si quelqu’un venait dire ce qu’au fond tout le monde sait ? Raymond Barre et Michel Rocard ont essayé, ni l’un ni l’autre n’est devenu président de la République…

Faut-il attendre un homme providentiel ?

Churchill et de Gaulle ne seraient jamais arrivés au pouvoir sans la guerre. Sauf dans des périodes de crises que l’on ne souhaite pas, la démocratie produit rarement des gouvernants exceptionnels.

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